Pourquoi on construit PharmOS : digitaliser les officines d'Afrique francophone
L'état de la pharmacie sénégalaise en 2026, les raisons pour lesquelles les logiciels existants ne conviennent pas, et ce qu'on propose comme alternative.
Entrez dans n'importe quelle pharmacie de Dakar à 18 h, l'heure de pointe. Un préparateur tient un cahier à spirales ouvert sur le comptoir. Derrière lui, un ordinateur affiche un logiciel de gestion — souvent SAGE ou Ciel, parfois un produit français oublié depuis dix ans. Le cahier, lui, sert à noter les sorties qui ne rentreront jamais dans le logiciel : les ordonnances CMU qu'il faudra facturer "plus tard", les crédits à la clientèle, les retours de médicaments que personne n'a le temps de passer. À la fin du mois, le titulaire passe une soirée à réconcilier le cahier, le logiciel, le carnet de tiers payant et les bordereaux bancaires. Un quart des lignes ne tombe pas juste. On arbitre, on laisse tomber.
Multipliez par 1 600 officines au Sénégal, par 20 000 dans la zone UEMOA. Vous avez l'ordre de grandeur du problème que PharmOS essaie de résoudre.
Le marché pharmaceutique sénégalais, en chiffres
Le Sénégal compte environ 1 600 officines privées, réparties sur 14 régions, dominées par l'axe Dakar (40% du parc). Elles achètent leurs médicaments à trois grossistes historiques (Laborex, Sodipharm, Copharma) et, pour l'essentiel de leur catalogue, à la Pharmacie Nationale d'Approvisionnement (PNA). Le prix public des médicaments est administré par la Direction de la Pharmacie et du Médicament (DPM) — chaque officine voit le même prix imposé pour chaque référence.
En parallèle, le pays a déployé depuis 2013 la Couverture Maladie Universelle (CMU), qui prend en charge une partie des frais pharmaceutiques pour les populations les plus fragiles. On empile par-dessus les Institutions de Prévoyance Maladie (IPM) des entreprises, et les mutuelles privées. Une officine active gère aisément 15 à 30 organismes tiers payants en parallèle, chacun avec ses plafonds, ses exclusions, ses délais de recouvrement.
Côté réglementaire, l'Ordre National des Pharmaciens du Sénégal (ONPS) encadre la profession, et les registres obligatoires (stupéfiants, pharmacovigilance, traçabilité lot/péremption) sont théoriquement tenus — en pratique, souvent sur papier.
Les quatre problèmes qu'aucun éditeur ne résout vraiment
1. Le stock géré "à la main"
La quasi-totalité des officines que nous avons visitées gère son stock sur un mix logiciel + cahier. Le FEFO (First Expired, First Out) est connu mais pas appliqué de manière systématique : pas d'alerte, pas de rappel, pas de blocage. Résultat — un stock où les péremptions glissent discrètement, où les ruptures sur les molécules les plus vendues arrivent parce que personne n'a le temps de regarder les seuils de réassort, et où les inventaires annuels dévoilent 3 à 8% d'écarts qu'on n'explique jamais.
2. La contrefaçon, presque aucune défense
L'OMS estime que 10 à 30% des médicaments en circulation en Afrique subsaharienne sont contrefaits ou de qualité inférieure. Les fabricants apposent depuis plusieurs années des datamatrix GS1 sur les boîtes (GTIN, numéro de lot, péremption, numéro de série). Encore faudrait-il les lire. Dans 90% des officines, aucun scan, aucune vérification, aucun registre pharmacovigilance digital.
3. Le tiers payant comme trésorerie piégée
Une officine qui sert 40% de sa clientèle en tiers payant voit régulièrement 6 à 12 mois de décalage entre la dispensation et le paiement par l'organisme. Entre-temps, le cash circule en rouge, les grossistes envoient des relances, le titulaire pioche dans sa propre trésorerie. Les demandes de remboursement sont encore souvent émises en fin de mois, à la main, sur des bordereaux papier envoyés à chaque organisme. Chaque erreur coûte deux à trois semaines de délai supplémentaire.
4. La comptabilité, inadaptée
Les deux logiciels les plus présents — SAGE et Ciel — ont été conçus pour les PME françaises. Ils ne connaissent pas le plan comptable SYSCOHADA ni l'acte uniforme OHADA, qui sont le standard comptable de 17 pays africains. Résultat : la comptabilité de l'officine est tenue en plan français, puis un expert-comptable local retransforme tout en SYSCOHADA à la clôture. Double travail, erreurs, retards.
Ce qui existe déjà, et pourquoi ça ne suffit pas
Nous ne découvrons pas une terre vierge. Plusieurs acteurs jouent dans le pharma-tech africain :
- mPharma (Ghana, levé $35M) : très fort sur les grossistes et les chaînes d'officines, moins présent sur l'officine indépendante et la comptabilité locale.
- Field Intelligence / Shelf Life (Nigeria, levé $11M) : gestion de stock par abonnement, très pertinent sur la rupture mais pas un SI complet.
- Maisha Meds (Kenya/Tanzanie/Uganda, levé $8M) : focalisé sur le parcours patient et la qualité des soins, pas sur la comptabilité ni le tiers payant francophone.
- Meditect (Côte d'Ivoire) : anti-contrefaçon par QR code, très bon sur sa verticale, mais n'est pas un SI d'officine.
- RxAll, Remedial Health, JokkoSanté : chacun sur sa spécialité.
Aucun de ces acteurs ne couvre la combinaison dont une officine sénégalaise a réellement besoin :
- Un système d'information complet (catalogue, stock, comptoir).
- La comptabilité SYSCOHADA native, conforme OHADA.
- Le tiers payant CMU/IPM/mutuelles temps réel.
- La traçabilité GS1 anti-contrefaçon.
- Le paiement mobile money (Wave, Orange Money, Free Money) natif.
- Le mode dégradé offline pour les coupures réseau fréquentes.
Cette combinaison, c'est ce qu'on a décidé de construire.
PharmOS, en principes
Le nom technique est PharmOS. Le nom commercial sera arrêté au moment du lancement pilote. Quelques décisions structurantes, qui ne bougeront pas :
Un seul produit, pas une suite. Une officine n'a pas à empiler un logiciel de caisse, un logiciel de stock, un logiciel de comptabilité, un module tiers payant et un outil anti-contrefaçon. Tout tient dans PharmOS, avec les 9 modules qui parlent entre eux : identité, catalogue, stock, dispensation (POS), comptabilité, réglementaire, patients, tiers payant, paiements.
La comptabilité fait partie du produit. Ce n'est pas un export en fin de mois ni un module "partenaire". Les écritures comptables tombent automatiquement à chaque vente, chaque réception de stock, chaque règlement. Le plan comptable SYSCOHADA est intégré. Le titulaire et son expert-comptable lisent les mêmes chiffres.
Offline-first, assumé. Les coupures Internet sont une réalité quotidienne à Dakar et ailleurs. PharmOS continue de fonctionner sans réseau — la synchronisation se fait ensuite, de manière transactionnelle, quand la connexion revient. Aucune vente perdue, aucun écart.
Multi-officines natif. Une seule instance PharmOS peut servir plusieurs pharmacies (groupements, chaînes, pharmacie mère + succursales). Le catalogue national et le plan comptable sont partagés ; le stock, les ventes et la comptabilité restent strictement isolés par officine.
Français d'abord, wolof ensuite. L'interface est en français au démarrage, avec une traduction wolof prévue sur les écrans les plus utilisés (dispensation, catalogue produit) — parce que la plupart des préparateurs communiquent en wolof avec les clients, et que le lexique médicamenteux bilingue fait gagner du temps.
Propriété du produit chez nous, propriété des données chez vous. Chaque officine garde la pleine propriété de son stock, de ses ventes et de sa comptabilité. L'export complet est disponible à tout moment, sans friction.
Pourquoi maintenant
Trois éléments de contexte rendent ce moment plus favorable que ceux d'avant :
- La maturité des infrastructures de paiement. Wave est devenu le standard de fait à Dakar, Orange Money est déployé dans toute la zone UEMOA, Free Money rattrape. Pour la première fois, on peut bâtir un SI qui encaisse mobile money de manière fiable.
- La régulation qui se rapproche. La DPM et l'ONPS poussent à la digitalisation du registre stupéfiants et de la pharmacovigilance. Une officine sans outil digital sera, dans trois ans, en marge des exigences réglementaires.
- Les bailleurs qui s'intéressent au secteur. Gates Foundation, Salient Advisory, Partech Africa, Norrsken22, IFC, Proparco — tous ont mis le pharma-tech africain dans leurs priorités 2024–2026. Le capital existe, à condition d'avoir un produit qui marche et une traction mesurable.
Le pilote
PharmOS est en finalisation. Nous démarrons au Q3 2026 avec 5 officines pilotes à Dakar, en accès gratuit pendant 3 mois. Installation, migration du catalogue, formation des équipes, support prioritaire — sans carte, sans engagement à l'issue.
Si vous tenez une officine ou en connaissez une qui en a assez du papier, candidatez au pilote ici. On vous rappelle dans la semaine.
— Adama, fondateur de Vortex-Soft
